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LA CÔTE
D'IVOIRE |
Les
accords de Linas Marcoussis :
1) A l’invitation du Président de la République française, une
Table Ronde des forces politiques ivoiriennes s’est réunie à
Linas-Marcoussis du 15 au 23 janvier 2003.
Elle a rassemblé les parties suivantes FPI, MFA, MJP, MPCI, MPIGO,
PDCI-RDA, PIT, RDR, UDCY, UDPCI.
Les travaux ont été présidés par M. Pierre MAZEAUD, assisté du
juge Keba Mbaye et de l’ancien Premier ministre Seydou Diarra et de
facilitateurs désignés par l’ONU, l’Union Africaine et la CEDEAO.
Chaque délégation a analysé la situation de la Côte d’Ivoire et
fait des propositions de nature à rétablir la confiance et à sortir
de la crise. Les délégations ont fait preuve de hauteur de vue pour
permettre à la Table Ronde de rapprocher les positions et d’aboutir
au consensus suivant dont tous les éléments -principes et annexes- ont
valeur égale :
2) La Table Ronde se félicite de la cessation des hostilités rendue
possible et garantie par le deploiement des forces de la CEDEAO, soutenu
par les forces françaises et elle en exige le strict respect. Elle
appelle toutes les parties à faire immédiatement cesser toute exaction
et consacrer la paix. Elle demande la libération immédiate de tous les
prisonniers politiques.
3) La Table Ronde réaffirme la nécessité de préserver l’intégrité
territoriale de la Côte d’Ivoire, le respect de ses institutions et
de restaurer l’autorité de l’Etat. Elle rappelle son attachement au
principe de l’accession au pouvoir et de son exercice de façon
démocratique. Elle convient à cet effet des dispositions suivantes :
a- Un gouvernement de réconciliation nationale sera mis en place
dès après la clôture de la Conférence de Paris pour assurer le
retour à la paix et à la stabilité. Il sera chargé du renforcement
de l’indépendance de la justice, de la restauration de l’administration
et des services publics, et du redressement du pays. Il appliquera le
programme de la Table Ronde qui figure en annexe et qui comporte
notamment des dispositions dans les domaines constitutionnel,
législatif et réglementaire.
b- Il préparera les échéances électorales aux fins d’avoir des
élections crédibles et transparentes et en fixera les dates.
c- Le gouvernement de réconciliation nationale sera dirigé par un
Premier ministre de consensus qui restera en place jusqu’à la
prochaine élection présidentielle à laquelle il ne pourra se
présenter.
d- Ce gouvernement sera composé de représentants désignés par
chacune des délégations ivoiriennes ayant participé à la Table
Ronde. L’attribution des ministères sera faite de manière
équilibrée entre les parties pendant toute la durée du gouvernement.
e- Il disposera, pour l’accomplissement de sa mission, des
prérogatives de l’exécutif en application des délégations prévues
par la Constitution. Les partis politiques représentés à l’Assemblée
Nationale et qui ont participé à la Table Ronde s’engagent à
garantir le soutien de leurs députés à la mise en oeuvre du programme
gouvernemental.
f- Le gouvernement de réconciliation nationale s’attachera dès sa
prise de fonctions à refonder une armée attachée aux valeurs d’intégrité
et de moralité républicaine. Il procédera à la restructuration des
forces de défense et de sécurité et pourra bénéficier, à cet
effet, de l’avis de conseillers extérieurs et en particulier de l’assistance
offerte par la France.
g- Afin de contribuer à rétablir la sécurité des personnes et des
biens sur l’ensemble du territoire national, le gouvernement de
réconciliation nationale organisera le regroupement des forces en
présence puis leur désarmement. Il s’assurera qu’aucun mercenaire
ne séjourne plus sur le territoire national.
h- Le gouvernement de réconciliation nationale recherchera le
concours de la CEDEAO, de la France et des Nations unies pour convenir
de la garantie de ces opérations par leurs propres forces.
i- Le gouvernement de réconciliation nationale prendra les mesures
nécessaires pour la libération et l’amnistie de tous les militaires
détenus pour atteinte à la sûreté de l’Etat et fera bénéficier
de la même mesure les soldats exilés.
4) La Table Ronde décide de la mise en place d’un comité de suivi
de l’application des accords de Paris sur la Côte d’Ivoire chargé
d’assurer le respect des engagements pris. Ce comité saisira les
instances nationales, régionales et internationales de tous les cas d’obstruction
ou de défaillance dans la mise en œuvre des accords afin que les
mesures de redressement appropriées soient prises. La Table Ronde
recommande à la Conférence de Chefs d’Etat que le comité de suivi
soit établi à Abidjan et composé des représentants des pays et des
organisations appelés à garantir l’exécution des accords de Paris,
notamment *le représentant de l’Union européenne, *le représentant
de la Commission de l’Union africaine *le représentant du
secrétariat exécutif de la CEDEAO, *le représentant spécial du
Secrétaire Général qui coordonnera les organes de la famille des
Nations unies, *le représentant de l’Organisation internationale de
la Francophonie, *les représentants du FMI et de la Banque mondiale *un
représentant des pays du G8 *le représentant de la France
5) La Table Ronde invite le gouvernement français, la CEDEAO et la
communauté internationale à veiller à la sécurité des
personnalités ayant participé à ses travaux et si nécessaire à
celle des membres du gouvernement de réconciliation nationale tant que
ce dernier ne sera pas à même d’assurer pleinement cette mission.
6) La Table Ronde rend hommage à la médiation exercée par la
CEDEAO et aux efforts de l’Union Africaine et de l’ONU, et remercie
la France pour son rôle dans l’organisation de cette réunion et l’aboutissement
du présent consensus.
A Linas-Marcoussis, le 24 janvier 2003 (Ndlr : ont signé)
Pour le FPI : Pascal AFFI N’GUESSAN Pour le MFA : Innocent KOBENA
ANAKY Pour le MJP : Gaspard DELI Pour le MPCI : Guillaume SORO Pour le
MPIGO : Félix DOH Pour le PCI-RDA : Henri KONAN BEDIE Pour le PIT :
Francis WODIE Pour le RDR : Alassane Dramane OUATTARA Pour l’UDCY:
Théodore MELEG Pour l’UDPCI: Paul AKO
* * *
ANNEXE
Le programme du gouvernement de réconciliation
I- Nationalité, identité, condition des étrangers
1) La Table Ronde estime que la loi 61-415 du 14 décembre 1961
portant code de la nationalité ivoirienne modifiée par la loi 72-852
du 21 décembre 1972, fondée sur une complémentarité entre le droit
du sang et le droit du sol, et qui comporte des dispositions ouvertes en
matière de naturalisation par un acte des pouvoirs publics, constitue
un texte libéral et bien rédigé.
La Table Ronde considère en revanche que l’application de la loi
soulève de nombreuses difficultés, soit du fait de l’ignorance des
populations, soit du fait de pratiques administratives et des forces de
l’ordre et de sécurité contraires au droit et au respect des
personnes.
La Table Ronde a constaté une difficulté juridique certaine à
appliquer les articles 6 et 7 du code de la nationalité. Cette
difficulté est aggravée par le fait que, dans la pratique, le
certificat de nationalité n’est valable que pendant 3 mois et que, l’impétrant
doit chaque fois faire la preuve de sa nationalité en produisant
certaines pièces. Toutefois, le code a été appliqué jusqu’à
maintenant.
En conséquence, le gouvernement de réconciliation nationale :
* a. relancera immédiatement les procédures de naturalisation
existantes en recourant à une meilleure information et le cas échéant
à des projets de coopération mis en oeuvre avec le soutien des
partenaires de développement internationaux;
* b. déposera, à titre exceptionnel, dans le délai de six mois un
projet de loi de naturalisation visant à régler de façon simple et
accessible des situations aujourd’hui bloquées et renvoyées au droit
commun (notamment cas des anciens bénéficiaires des articles 17 à 23
de la loi 61-415 abrogés par la loi 72-852, et des personnes résidant
en Côte d’Ivoire avant le 7 août 1960 et n’ayant pas exercé leur
droit d’option dans les délais prescrits), et à compléter le texte
existant par l’intégration à l’article 12 nouveau des hommes
étrangers mariés à des Ivoiriennes.
2) Pour faire face à l’incertitude et à la lenteur des processus
d’identification ainsi qu’aux dérives auxquelles les contrôles de
sécurité peuvent donner lieu, le gouvernement de réconciliation
nationale développera de nouvelles actions en matière d’état civil
et d’identification, notamment:
* a. La suspension du processus d’identification en cours en
attendant la prise des décrets d’application de la loi et la mise en
place, dans les meilleurs délais, d’une commission nationale d’identification
dirigée par un magistrat et composée des représentants des partis
politiques chargés de superviser et de contrôler l’Office national d’identification.
* b. La stricte conformité de la loi sur l’identification au code de
la nationalité en ce qui concerne la preuve de la nationalité.
3) La Table Ronde, en constatant que le grand nombre d’étrangers
présents en Côte d’ivoire a largement contribué à la richesse
nationale et aidé à conférer à la Côte d’ivoire une place et une
responsabilité particulières dans la sous-région, ce qui a
bénéficié également aux pays dont sont ces étrangers originaires,
considère que les tracasseries administratives et des forces de l’ordre
et de sécurité souvent contraires au droit et au respect des personnes
dont les étrangers sont notamment victimes peuvent provenir du
dévoiement des dispositions d’identification.
* a. Le gouvernement de réconciliation nationale devra donc
supprimer immédiatement les cartes de séjour prévues à l’article 8
alinéa 2 de la loi 2002-03 du 3 janvier 2002 pour les étrangers
originaires de la CEDEAO et .fondera le nécessaire contrôle de l’immigration
sur des moyens d’identification non susceptibles de détournement. *
b. De plus, le gouvernement de réconciliation nationale étudiera toute
disposition législative et réglementaire tendant à améliorer la
condition des étrangers et la protection de leurs biens et de leurs
personnes. * c. La Table Ronde demande par ailleurs à tous les Etats
membres de la CEDEAO de ratifier dans les meilleurs délais les
protocoles existant relatifs à la libre circulation des personnes et
des biens, de pratiquer une coopération renforcée dans la maîtrise
des flux migratoires, de respecter les droits fondamentaux des
immigrants et de diversifier les pôles de développement. Ces actions
pourront être mises en oeuvre avec le soutien des partenaires de
développement internationaux.
II- Régime électoral
1) La Table Ronde estime que la loi 2000-514 du 1er août 2000
portant Code électoral ne soulève pas de difficultés et s’inscrit
dans le cadre d’un processus d’amélioration des textes et que la
loi 2001-634 du 9 janvier 2001 portant création de la Commission
Electorale Indépendante constitue un progrès significatif pour l’organisation
d’élections transparentes.
2) Le gouvernement de réconciliation nationale:
* a. assurera l’impartialité des mesures d’identification et d’établissement
des fichiers électoraux; * b. proposera plusieurs amendements à la loi
2001-634 dans le sens d’une meilleure représentation des parties
prenantes à la Table Ronde au sein de la commission centrale de la
Commission Electorale Indépendante, y compris au sein du bureau; * c.
déposera dans un délai de 6 mois un projet de loi relatif au statut de
l’opposition et au financement public des partis politiques et des
campagnes électorales * d. déposera dans le délai d’un an un projet
de loi en matière d’enrichissement illicite et organisera de manière
effective le contrôle des déclarations de patrimoine des
personnalités élues; * e. prendra toute mesure permettant d’assurer
l’indépendance de la justice et l’impartialité des médias, tant
en matière de contentieux électoral que de propagande électorale.
III- Eligibilité à la Présidence de la République
1) La Table Ronde considère que l’article 35 de la Constitution
relatif à l’élection du Président de la République doit éviter de
se référer à des concepts dépourvus de valeur juridique ou relevant
de textes législatifs. Le gouvernement de réconciliation nationale
proposera donc que les conditions d’éligibilité du Président de la
République soient ainsi fixées
Le Président de la République est élu pour cinq ans au suffrage
universel direct. Il n ‘est rééligible qu une fois. Le candidat doit
jouir de ses droits civils et politiques et être âgé de trente-cinq
ans au moins. Il doit être exclusivement de nationalité ivoirienne né
de père ou de mère Ivoirien d’origine.
2) Le Code de la nationalité sera amendé par l’adjonction aux
conditions de perte de la nationalité ivoirienne édictées par son
article 53, des mots suivants : exerçant des fonctions électives ou
gouvernementales dans un pays étranger.
3) Le Président de la République rendra public chaque année son
bulletin de santé.
IV- Régime foncier
1) La Table Ronde estime que la loi 98-750 du 23 décembre 1998
relative au domaine foncier rural votée à l’unanimité par l’Assemblée
nationale constitue un texte de référence dans un domaine
juridiquement délicat et économiquement crucial.
2) Cependant, le gouvernement de réconciliation nationale:
* a. accompagnera la mise en oeuvre progressive de ce texte d’une
campagne d’explication auprès des populations rurales de manière à
aller effectivement dans le sens d’une véritable sécurisation
foncière. * b. proposera un amendement dans le sens d’une meilleure
protection des droits acquis les dispositions de l’article 26 de la
loi relative aux héritiers des propriétaires de terre détenteurs de
droits antérieurs à la promulgation de la loi mais ne remplissant pas
les conditions d’accès à la propriété fixées par son article 1.
V- Médias
1) La Table Ronde condamne les incitations à la haine et à la
xénophobie qui ont été propagées par certains médias.
2) Le gouvernement de réconciliation nationale reprendra dans le
délai d’un an l’économie générale du régime de la presse de
manière à renforcer le rôle des autorités de régulation, à
garantir la neutralité et l’impartialité du service public et à
favoriser l’indépendance financière des médias. Ces mesures
pourront bénéficier du soutien des partenaires de développement
internationaux.
3) Le gouvernement de réconciliation nationale rétablira
immédiatement la libre émission des médias radiophoniques et
télévisés internationaux.
VI- Droits et libertés de la Personne humaine
1) Le gouvernement de réconciliation nationale créera
immédiatement une Commission nationale des droits de l’homme qui
veillera à la protection des droits et libertés en Côte d’Ivoire.
La Commission sera composée des délégués de toutes les parties et
présidée par une personnalité acceptée par tous.
2) Le gouvernement de réconciliation nationale demandera la
création d’une commission internationale qui diligentera des
enquêtes et établira les faits sur toute l’étendue du territoire
national afin de recenser les cas de violation graves des droits de l’homme
et du droit international humanitaire depuis le 19 septembre 2002.
3) Sur le rapport de la Commission internationale d’enquête, le
gouvernement de réconciliation nationale déterminera ce qui doit être
porté devant la justice pour faire cesser l’impunité. Condamnant
particulièrement les actions des escadrons de la mort et de leurs
commanditaires ainsi que les auteurs d’exécutions sommaires sur l’ensemble
du territoire, la Table Ronde estime que les auteurs et complices de ces
activités devront être traduits devant la justice pénale
internationale.
4) Le gouvernement de réconciliation nationale s’engagera à
faciliter les opérations humanitaires en faveur des toutes les victimes
du conflit sur l’ensemble du territoire national. Sur la base du
rapport de la Commission nationale des droits de l’homme, il prendra
des mesures d’indemnisation et de réhabilitation des victimes.
VII - Regroupement, Désarmement, Démobilisation
1) Dès sa prise de fonctions, le gouvernement de réconciliation
nationale entreprendra le processus de regroupement concomitant des
forces en présence sous le contrôle des forces de la CEDEAO et des
forces françaises.
2) Dans une seconde phase il déterminera les mesures de désarmement
et de démobilisation, qui seront également menées sous le contrôle
des forces de la CEDEAO et des forces françaises.
3) L’ensemble des recrues enrôlées depuis le 19 septembre seront
immédiatement démobilisées.
4) Le gouvernement de réconciliation nationale assurera la
réinsertion sociale des militaires de toutes origines avec l’appui de
programmes de type Désarmement Démobilisation Rapatriement
Réinstallation Réinsertion (DDRRR) susceptibles d’être mis en
oeuvre avec l’appui des partenaires de développement internationaux.
5) Le gouvernement de réconciliation nationale prendra les mesures
nécessaires pour la libération et l’amnistie de tous les militaires
détenus pour atteinte à la sûreté de l’Etat et fera bénéficier
de la même mesure les soldats exilés. La loi d’amnistie n’exonérera
en aucun cas les auteurs d’infractions économiques graves et de
violations graves des droits de l’homme et du droit international
humanitaire.
6) Le gouvernement de réconciliation nationale procèdera à un
audit de ses forces armées et devra déterminer dans un contexte
économique difficile le niveau des sacrifices qu’il pourra consentir
pour assurer ses obligations en matière de défense nationale. Il
réalisera sur ces bases la restructuration des forces armées et
demandera à cette fin des aides extérieures.
VIII- Redressement économique et nécessité de la cohésion sociale
1) Le gouvernement de réconciliation nationale rétablira la libre
circulation des personnes et des biens sur tout le territoire national
et facilitera la reprise des activités scolaires, administratives,
économiques et sociales.
2) Il préparera dans un bref délai un plan de reconstruction et de
développement des infrastructures et de relance de l’économie
nationale, et de renforcement de la cohésion sociale.
3) La Table Ronde recommande aux institutions internationales et aux
partenaires de développement internationaux d’apporter leur concours
au processus de redressement de la Côte d’Ivoire.
IX- Mise en œuvre Le gouvernement de réconciliation nationale
veillera à ce que les réformes constitutionnelles, législatives et
réglementaires que nécessitent les décisions qu’il sera appelé à
prendre interviennent dans les meilleurs délais.
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