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Industrie en Afrique : les raisons d’un renouveau

Lundi, 14 octobre 2019

Si les taux de croissance économique affichés par le continent africain dans les années 1990 et au début des années 2000 ont laissé croire à un véritable « essor africain », la chute des cours des matières premières à partir de 2014 a levé le voile sur une réalité teintée d’instabilité et de défis. A ce jour, la croissance économique de la majorité des pays d’Afrique est toujours peu compétitive, centrée sur ses matières premières, l’industrie du continent demeurant de loin le maillon faible des tissus économiques africains.

Pour libérer son potentiel immense et mettre en place une croissance forte, résiliente et durable, l’Afrique doit s’appuyer sur ses avantages comparatifs et les transformer en avantages concurrentiels, notamment au niveau du secteur industriel et manufacturier.

Ainsi, en tenant compte des erreurs du passé, le continent doit élaborer de nouvelles stratégies industrielles et les compléter par des politiques d’accompagnement audacieuses, tout en assurant le déversement positif des effets de l’industrialisation dans les autres secteurs de l’économie.

L’histoire industrielle africaine s’est articulée autour de 3 phases majeures :

  • La phase d’industrialisation par le remplacement des importations de 1960 à 1980 est un premier échec, négligeant le secteur agricole et n’améliorant pas la compétitivité des économies à l’étranger.
  • Cette situation de protectionnisme ayant fragmenté les marchés africains conduit alors à l’intervention des bailleurs de fonds à partir de 1980 à travers la mise en œuvre de Programmes d’ajustement structurels (PAS) de grande ampleur, centrés sur la libéralisation des économies. Les résultats de cette seconde phase n’affichent toujours pas de performances satisfaisantes. Le rôle de l’Etat s’est affaibli au profit des marchés autorégulateurs qui déstabilisent les économies africaines en mettant en danger les acteurs locaux.
  • Depuis la fin des années 1990, l’heure est aux stratégies de réduction de la pauvreté, dans le but de réduire les importants déficits cumulés des finances publiques et de la balance des paiements, et d’organiser une gestion financière déflationniste. Aujourd’hui, les économies africaines affichent une importante dépendance vis-à-vis de l’aide publique, permettant parfois aux acteurs extérieurs d’influencer fortement le choix des politiques et des voies de développement des pays.

Si certaines de ces mesures ont été bénéfiques pour quelques pays qui ont su attirer les IDE par le développement de zones économiques compétitives, ces trois phases, dont l’approche est diamétralement opposée, témoignent d’une dynamique incertaine du processus d’industrialisation du continent, la plupart des promesses d’industrialisation étant restées lettre morte.

Le développement de l’industrie manufacturière correspond à une importante transformation structurelle faisant référence au passage d’activités à faible valeur ajoutée, productivité et intensité technologique dans les secteurs traditionnels tels que l’agriculture ; à l’accroissement de la productivité au moyen de technologies modernes et mécanisées, de main d’œuvre qualifiée, et ainsi de création de valeur ajoutée. Cependant, malgré ses 1,28 milliard d’habitants, l’Afrique a la plus faible contribution à la Valeur ajoutée manufacturière (VAM) mondiale, soit moins de 2% en 2015. Si on enlève l’Afrique du Sud et le Maghreb, la contribution à la VAM mondiale n’est plus que de 1%.

Un développement industriel complexe, en proie aux contraintes structurelles du continent

Il est intéressant de comparer le développement industriel de l’Afrique à celui de l’Asie du Sud-est. En 1980, les deux régions affichaient le même niveau de développement économique. A ce jour, l’Asie affiche un PIB cinq fois supérieur à celui de l’Afrique. L’Asie a su très rapidement mettre en place un environnement propice au décollage de son industrie manufacturière. Elle a notamment investi massivement dans des industries à haut potentiel de productivité et de création d’emplois, ou encore mis en place un processus d’intégration régionale pertinent. Cela a contribué dans une large mesure à l’influence croissante de cette région dans le commerce international de biens manufacturés, et par conséquent, au développement de la région tout entière.

L’industrie manufacturière représente un immense gisement de croissance potentielle. Elle permet de développer la durabilité et la résilience des économies en réduisant la sensibilité aux chocs exogènes et stabilise le développement à long terme. En plus, l’industrie manufacturière tend à favoriser l’inclusion et améliorer l’ensemble du climat socio-économique des pays grâce à des effets de déversement positifs.

A ce jour, l’Afrique est la région du monde ayant l’économie la moins diversifiée et compte un nombre extrêmement faible d’industries de transformation. L’éclosion de l’industrie manufacturière y est de surcroît profondément fragilisée par la présence de contraintes structurelles importantes :

  • Déficit en infrastructures, fragmentant les chaînes de valeurs et nourrissant le développement des circuits économiques parallèles,
  • climat des affaires incertain, reflet d’un manque d’intégration régionale sur l’ensemble du continent et fragilisant ainsi l’accès des acteurs économiques aux financements,
  • faible exploitation du capital humain, témoignant d’une faiblesse du modèle d’éducation sur le continent et d’une difficulté à s’adapter aux réalités économiques.

Ces contraintes structurelles pénalisent le développement de tous les secteurs industriels – de l’agro-business, à l’industrie pharmaceutique – et font émerger autant de défis. Parmi eux :

  • L’enrichissement et la modernisation des infrastructures ;
  • La mise en place d’un climat des affaires transparent et propice au développement de l’industrie ;
  • Une gouvernance institutionnelle régissant et garantissant la sécurité de l’investissement intérieur et étranger ;
  • L’accélération du développement des marchés financiers, etc.

Nous avons développé et analysé 4 scénarii pour simuler les évolutions possibles de la Valeur ajoutée manufacturière (VAM) en Afrique sur les 30 prochaines années, en dollars constants. Ces simulations, qui partent d’une simple corrélation de la croissance démographique aux modèles de croissance asiatique, augmentés par l’effet d’entrainement des nouvelles technologies et du digital, apportent trois grands enseignements :

  • Poursuivre sans plus d’effort la tendance en cours n’est pas la solution, cela creuse un vrai écart de richesse avec les scénarii plus volontaires.
  • Considérer qu’un développement sur les bases de ce qui s’est produit en Asie dans les années 60 à 90 peut avoir du sens, encore faut-il avoir le bon environnement et le bon contexte. Il sous-tend que les applications soient rapides dans les faits. C’est un scénario réjouissant, mais peut-être utopique.
  • Investir dans un scénario industrie « augmentée » est assez tôt porteur de sens grâce à l’impact rapide du digital, mais ne portera ses vrais fruits, en surclassant les autres pays, qu’au bout de 20 ans, soit le temps nécessaire pour faire tourner à plein régime les investissements et assurer l’adéquation du capital humain à ces nouvelles exigences. Ce dernier scénario laisse penser qu’en 2050, la VAM atteindrait presque les 4 400 milliards de dollars, soit une multiplication par plus de 8 en 30 ans.

Le scénario « industrie augmentée » est donc à terme le meilleur, mais il ne doit pas conduire à une approche de court-termisme.

Une nouvelle impulsion est nécessaire pour développement économique pérenne du continent

Les politiques industrielles traditionnelles africaines doivent être repensées au profit de stratégies innovantes, tout capitalisant sur les atouts du continent.

En effet, si l’Afrique est une terre de challenges, elle est également un vaste territoire d’opportunités. Ainsi, le continent dispose de facteurs structurels solides qui constituent des vecteurs importants pour le décollage de l’industrie manufacturière. Le continent affiche par exemple le taux d’urbanisation le plus important du monde, une croissance importante des marchés intérieurs grâce à une classe moyenne en plein essor ainsi qu’un boom démographique qui, allié à une forte croissance de revenus, constituerait une grande source de demande à moyen et long terme sur le continent.

En parallèle, le continent africain affiche un fort potentiel d’intégration régionale. Historiquement, les régions qui sont plus intégrées se sont révélées capables de connaître une croissance plus rapide et ont fait preuve d’une plus grande capacité d’adaptation en période de ralentissement de l’économie mondiale. L’intégration régionale permet une meilleure coopération politique, un commerce intra-régional accru, l’émergence de chaînes de valeurs globales, compétitives et tournées vers l’international ainsi que l’accroissement de la création d’emplois. A ce titre, l’intégration régionale représente à ce jour la plus grande priorité de l’Agenda 2063 de l’Union africaine.

Enfin, grâce à une utilisation grandissante des services mobiles, les pays gagnent en efficacité et en productivité. A titre d’exemple, l’écosystème mobile représentait environ 3,5 millions d’emplois en Afrique subsaharienne en 2016. Le nombre de connexions mobiles haut débit atteindra un demi-milliard d’ici à 2020, soit plus de 2 fois plus qu’en 2016.Ces exemples sont autant de facteurs structurels que le continent va devoir muer en avantages concurrentiels afin de soutenir les objectifs de politiques industrielles innovantes.

En capitalisant sur les leçons du passé, l’émergence industrielle africaine devra fondamentalement s’appuyer sur la mise en place de politiques économiques et industrielles multidimensionnelles probantes :

  • Attirer et canaliser des financements vers des projets d’infrastructures et industriels pouvant stimuler le PIB. A ce titre, les Partenariats public-privé (PPP) peuvent représenter un instrument idoine pour fédérer les investissements privés et publics.
  • Adopter une politique monétaire et financière bien conçue : garantir aux entreprises un meilleur accès au crédit, et que les taux d’intérêt réels ne soient pas dissuasifs pour l’investissement. Un facteur d’autant plus important du fait que les entreprises africaines se financent aujourd’hui davantage par leurs bénéfices non distribués, en raison du coût du crédit sur le continent.
  • Promouvoir des partenariats stratégiques en Afrique et créer des pôles industriels puissants axés sur l’international : mettre en relation les entreprises et grands projets africains avec des partenaires et investisseurs potentiels.
  • Mettre l’accent sur l’éducation et la formation : 70% de la population africaine aura moins de 30 ans en 2060. Le principal défi qui s’impose au continent est de fournir des compétences appropriées aux nouveaux entrants sur le marché du travail. L’histoire a démontré que la nature de l’enseignement se répercute sur le développement industriel, notamment lorsque la priorité a été donnée aux scientifiques et ingénieurs pour favoriser le progrès industriel.

Aujourd’hui, une grande majorité des pays africains a d’ailleurs adopté des stratégies industrielles ciblant le développement de secteurs spécifiques, témoignant d’une véritable prise de conscience politique de l’importance de l’industrialisation du continent. Le Gabon par exemple, à travers sa stratégie nationale d’industrialisation, souhaite investir 21 milliards $ sur les prochaines années pour soutenir les pôles de croissance hors pétrole, et tout particulièrement l’agriculture.

L’entrepreneuriat et les nouvelles technologies, catalyseurs d’une industrie augmentée

À mesure que le secteur manufacturier mondial se numérise, les opportunités se multiplient pour l’Afrique subsaharienne. Les nouvelles technologies permettent de repenser le rattrapage industriel africain. Ces technologies de l’information et de la communication (TIC) de pointe doivent venir compléter et soutenir l’activité manufacturière. La digitalisation des chaînes de valeur de bout en bout permettrait de répondre à de nombreux défis auxquels fait face le continent. A titre d’exemple, les nouvelles technologies peuvent être à même d’enrichir et de moderniser les infrastructures de manière durable (énergies renouvelables), ou encore de faciliter la création et l’intégration de chaînes de valeur régionales grâce à des synergies et des moyens de communication efficaces et simplifiés (systèmes de traçabilité). D’ailleurs, compte tenu du faible poids des infrastructures traditionnelles, le coût d’acquisition des nouvelles technologies sur le continent est relativement faible. Ainsi, l’industrie peut s’aligner sur le modèle des nouvelles technologies en réalisant un saut qualitatif et quantitatif appelé « leapfrog ».

L’apport des nouvelles technologies (industrie 4.0 par exemple) couplé à la dynamique entrepreneuriale est également fondamental ; ils peuvent ensemble catalyser le décollage industriel à travers l’ouverture de perspectives pour de nouveaux secteurs (Le Cap, Lagos et Nairobi sont devenus des pôles mondiaux de startups). En effet, l’Afrique compte la plus forte proportion au monde d’adultes en train de créer ou qui gère une nouvelle entreprise. Véritable levier de création d’emploi, d’innovation et de productivité, les états se doivent d’instaurer des environnements permettant à l’entrepreneuriat de prospérer dans les secteurs où ils disposent d’un avantage comparatif.

Fort de son histoire et de son potentiel, le continent africain dispose d’un ensemble d’atouts majeurs qu’il se doit de convertir en opportunités tangibles afin d’inventer son propre modèle d’industrialisation, au regard d’une évolution globale des paradigmes qui le sous-tendent (progrès technologiques, regroupements économiques régionaux, globalisation, etc.). Les récents développements politiques et économiques sur le continent laissent place à un optimisme prudent, en démontrant une véritable prise de conscience des gouvernements sur la nécessité d’un développement économique durable, porté par une industrialisation à forte valeur ajoutée dans le cadre d’un schéma synergétique continental indispensable. C’est précisément cette « industrialisation augmentée » qui délivre un impact significatif en termes de croissance de la Valeur ajoutée manufacturière. L’étude BearingPoint démontre qu’en mixant les politiques industrielles adéquates avec une mise en œuvre effective (mais graduelle) du digital, la VAM africaine peut être multipliée par 8 et atteindre presque les 4 400 milliards de dollars en 2050, soit plus de 700% de croissance.

afriquelatribune

Source; ecodafrik